« 28 mars 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 276-268], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4256, page consultée le 09 août 2026.
28 mars [1843], mardi matin, 11 h.
Bonjour, mon Toto bien-aimé, bonjour mon cher adoré. Comment vas-tu, aujourd’hui,
mon
ravissant petit homme ? J’espère que tu ne t’es pas couché quand les moigniaux commençaient à ôter leurs têtes de sous leurs
ailes ? Pauvre bien-aimé si doux, si gai et si charmant, je ne veux pas que tu te
tuesa à travailler toutes les nuits.
Je te défends de te lever avec les susdits moigniaux et
encore moins de ne te coucher que quand ils se lèvent eux.
Je te remercie, mon
bon ange, de ta lettre à Trébuchet cette nuit. Moi qui vois ta vie, je sais ce qu’il
faut de courage et de générosité à toi dans trois ou quatre lignes données à des
indifférents. Je baise tes beaux yeux avec respect et avec adoration.
C’est ce
soir qu’on doit jouer des couteaux là-bas. Je voudrais pouvoir jouer de la trique,
instrument sur lequel je suis d’une force assez gracieuse, sur le dos de ces hideux
gredins. Il faut espérer qu’il y aura beaucoup de virtuoses de mon talent et de ma
bonne volonté et qu’ils pourront exécuter une symphonie à tour de bras sur la carcasse
du Constitutionnel-National en
masse et en détail.
Je n’ai pas encore vu personne de chez les Lanvin. Mais dans tous les cas, je serai très
réservée à l’endroit des quatre places supplémentairesb.
J’attends Mme Franque et Mme Pierceau tout à
l’heure ou du moins tantôt pour dîner. Après, je les installerai dans la loge K. Dieu
veuille qu’elles entendent la pièce mais j’en doute d’après les ignobles menées de
l’autre fois. Il faudrait une force imposante de poings et de pieds à la première
manifestation hostile. Mais il faudrait pour cela tous les vrais amis à leur poste et c’est ce que nous n’aurons pas. Enfin, à la grâce
de Dieu. Je sais que tu es armé de l’arme la plus noble et la plus victorieuse et
que
tu peux terrasser tous tes ennemis d’un seul coup. Je ne suis plus tourmentée. J’irai
ce soir au théâtre le cœur plein de courage et de tranquillité.
Je te verrai
d’ici là, n’est-ce pas mon bien-aimé ? Je ne sais pas à quelle heure commencera le
spectacle ? Je ne sais pas non plus si tu souperas mais je t’ai fait préparer à souper
dans le cas où tu serais assez gentil pour vouloir le manger. Mais j’ai besoin de
te
voir, j’ai besoin de te baiser, j’ai besoin de t’adorer à deux genoux. Il faut venir
bien vite et ne pas me laisser tirer la langue de plusieurs mètres, je veux dire de plusieurs aunes de long.
Dès que tu pourras
agripper un exemplaire des Burgraves pour mon beau-frère, je
te prie de n’y pas manquer. Je suis sûre que le pauvre homme attend ce livre avec
des
soupirs d’impatience. Quant aux autres, ma foi, ce sera quand tu le pourras. Je ne
t’en tourmenterai pas autrement. Je t’aime mon Toto chéri. Je t’adore mon ravissant
petit homme.
Juliette
a « tue ».
b « suplémentaires ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
